Rêveurs scientifiques ou nazis opportunistes

Une question centrale à se poser lorsque l’on étudie les débuts de l’aérospatiale est de déterminer à quel point l’un des plus grands contributeurs aux succès américains en la matière a été impliqué dans l’univers concentrationnaire. La réponse à cette question ne saurait être dichotomique et mérite une étude approfondie.

D’ascendance noble, le père de Wernher von Braun est Freiherr, un baron prussien. D’un point de vue politique, le jeune ingénieur épouserait, selon Willy Ley, les préjugés de la classe de Junker à laquelle il appartient. En privé, il juge le régime politique de la république de Weimar mauvais et les nazis ridicules ! En novembre 1933, alors que la dictature hitlérienne n’existe que depuis dix mois, il rejoint l’unité équestre de la SS, la SS-Reitersturm. Il est possible que cette affiliation soit motivée par la commodité. Les étudiants nazis font en effet pression sur leurs compagnons de classe non alignés pour qu’ils démontrent leur « conformité idéologique ». Dans les faits, il rejoint le NSDAP en 1937. Mickael Neufeld voit en lui le prototype du savant allemand de l’époque, officiellement apolitique, tenant ses distances avec les milieux politiques, mais en réalité épousant les idées de droite. Le jeune savant rejoint l’organisation SS en mai-juin 1940 avec le grade d’Untersturmführer sur l’insistance de Himmler et avec l’approbation de Dornberger, qui y voit l’avantage d’une protection politique pour son programme de fusées. Le savant rencontre probablement le Reichsführer-SS pour la première fois à la fin de 1942 lors de sa première visite à Peenemünde. Il est promu SS-Sturmbannführer après une nouvelle visite de Himmler le 28 juin 1943. Lors de cette rencontre avec le maître de l’ordre noir, il arbore son uniforme SS, comme il le fera à chaque fois que les circonstances l’y obligeront. Le simple fait d’appartenir à la SS ou d’être affilié au parti nazi ne fait pas nécessairement d’un homme un criminel de guerre. Le lien que von Braun entretient avec l’ordre noir est visiblement plus opportuniste qu’idéologique et ne le protège nullement de l’appétit des supérieurs de son organisation officielle. Au contraire, du fait qu’il se retrouve membre officiel de la SS, il est censé obéir aux ordres de cette organisation. Speer se voit d’ailleurs proposer un grade équivalent à Kammler. Flairant le piège, le ministre de l’Armement décline poliment l’offre.

On serait tenté d’affirmer d’emblée que von Braun, par la fonction qu’il occupe, est nécessairement impliqué dans l’utilisation de main-d’œuvre concentrationnaire. Pourtant, il déclare sous serment à l’occasion d’un témoignage dans le cadre du procès contre les SS Sander, Bischoff et Busta au consulat fédéral d’Allemagne à La Nouvelle-Orléans le 7 février 1969 :

« Je n’ai jamais été dans le camp de concentration de Dora. En été 1943, alors que les travaux de percement à l’explosif pour l’extension du tunnel avaient déjà commencé, mais que la production n’avait pas encore commencé, je suis allé dans le tunnel. À cette époque, quelques détenus y étaient hébergés. Je suis passé avec le groupe de visiteurs par ces lieux d’hébergement temporaires. J’affirme que je ne les ai plus revus. Je suppose qu’ils ont été supprimés après l’achèvement du camp de Dora, à l’extérieur du tunnel. »

À l’entendre, l’ingénieur n’est qu’un simple spectateur de l’univers concentrationnaire et ne participe en aucune manière à la mise en esclavage de nombreux déportés. Trois jours plus tard, à Mexico, dans le cadre de la même affaire, Walter Dornberger déclare, quant à lui, qu’il a toujours mis en garde contre l’emploi de main-d’œuvre étrangère dans le programme des armes V à cause des risques de sabotage. Par ailleurs, il décline toute responsabilité dans l’utilisation de déportés à Peenemünde, car ils étaient uniquement employés dans la construction des infrastructures et donc sous la responsabilité de Speer ou de Kammler. Les deux hommes se présentent donc sous le jour de directeurs de programmes n’ayant pas été impliqués dans la mort de milliers de détenus. Lorsque von Braun aborde cette délicate question avec le journaliste allemand Bernd Ruland, il répond néanmoins avec franchise. Il sait que les conditions de détention étaient telles qu’en moyenne 1 500 détenus y sont morts chaque mois entre décembre 1943 et janvier 1945. Von Braun affirme qu’il a par deux fois évoqué avec Dornberger des moyens qui auraient pu un tant soit peu humaniser les conditions de détention dans le camp de concentration. Aucune démarche officielle en ce sens ne semble cependant avoir été faite. Au contraire, en août 1943, von Braun participe à une réunion qui se tient à Peenemünde, où il est question d’utiliser des grottes dans la région de Sarrebruck pour produire des missiles. Quant à Dornberger, une réunion à laquelle il participe à la même période fait état d’employer des prisonniers condamnés dans les centres de production. Fait qui contredit également sa défense. L’année suivante encore, le 6 mai 1944, von Braun et Dornberger participent à une réunion pour mettre au point le rassemblement de la main-d’œuvre à Dora et ne présentent aucune objection aux propositions émises par le directeur du site Georg Rickey. Le 15 août, von Braun écrit une lettre à un ingénieur de Mittelwerk pour convenir du transfert de détenus dotés d’un bon bagage technique de Buchenwald vers Dora. L’un des prisonniers rendra pourtant hommage à « l’humanité » du savant après-guerre quand il le rencontre dans l’univers dantesque du tunnel de Mittelwerk :

« Je dois, cependant, satisfaire à la vérité en signalant que j’ai rencontré un homme qui a eu, vis-à-vis de moi, une attitude presque généreuse. Il s’agit du professeur von Braun, l’un des membres de l’état-major technique qui mit au point les torpilles aériennes. Von Braun est venu me voir à l’atelier. C’est un homme jeune, d’aspect très germanique, et qui parle parfaitement le français. Il m’a exprimé, en termes courtois et mesurés, son regret de voir un professeur français dans un tel état de misère, puis il m’a proposé de venir travailler dans son laboratoire. Certes, il ne peut être pour moi question d’accepter. Je refuse brutalement. Von Braun s’excuse et sourit en s’éloignant. J’apprendrai plus tard qu’en dépit de mon refus, il aura essayé quand même plusieurs fois d’améliorer mon sort, en vain d’ailleurs. » Si le témoignage est en faveur de l’ingénieur allemand, il démontre cependant que ce dernier a bel et bien menti lors de son témoignage à La Nouvelle-Orléans en février 1969. Il était bien plus impliqué dans l’envoi de main-d’œuvre à Dora qu’il ne veut bien l’admettre ! Il sélectionne effectivement les détenus les mieux formés pour les employer à Peenemünde où ils sont un peu mieux traités qu’à Dora. Il ne faudrait donc pas déduire de ce témoignage que le savant est doté d’un humanisme de bon aloi. Il y a des raisons pragmatiques évidentes dans cette attitude, le moindre cerveau est utile à son projet… En 1947, von Braun affirme qu’il a visité Dora pour la dernière fois en février 1945. Il décrit alors les conditions de vie du camp comme meilleures qu’auparavant. D’une certaine manière, ce n’est pas faux, l’éclairage et une ventilation ont été installés. Il ne semble cependant pas voir que la terreur a augmenté d’un cran et que, vu les pénuries alimentaires qui s’installent en Allemagne, les détenus y meurent de famine. Quant au sort réservé aux travailleurs de Peenemünde, où Dornberger et von Braun ont plus de contrôle, on ne peut affirmer qu’il soit marqué par l’empathie affichée par le savant après-guerre. Un travailleur français amené au centre sur la Baltique en tant que S.T.O. a pu entrevoir, de son propre camp, le traitement des prisonniers concentrationnaires : « Sur les deux principales usines, la première (usine est) était la seule à être entièrement achevée et capable de sortir des fusées. Les Allemands attendirent à peine la fin de la construction de la deuxième usine (usine sud) pour la transformer en camp de concentration. Des détenus politiques allemands venant de camps de concentration allaient y travailler et remplacer la main-d’œuvre étrangère.

C’est ainsi que nous eûmes, pour la première fois, la révélation de l’univers concentrationnaire et l’on peut se douter quelle fut notre émotion. Nous garderons toujours le souvenir des SS à tête de gangster, armés jusqu’aux dents, ainsi que des barbelés électrifiés et des sinistres panneaux jaunes portant une tête de mort et des tibias entrecroisés. Un malheureux travailleur polonais donna un jour une assiette de soupe à un détenu ; aperçu par une sentinelle, il fut condamné à subir durant trois jours le sort des autres détenus. Nous n’eûmes ni la possibilité ni même le courage, de lui demander quel était le régime de ce camp. »

Cet ensemble d’éléments nous permet de rejoindre Martin Kitchen, qui voit en von Braun un technicien froid et méthodique dont le profil psychologique est proche de son appui berlinois : « Albert Speer ne manquait pas plus d’empathie que Wernher von Braun, sans égard pour les travailleurs exploités jusqu’à ce que mort s’ensuive dans les usines souterraines où ils construisaient ses chères fusées. » Il est un fait que peu de considérations humanitaires entrent en jeu dans les prises de décision du savant. Il est aveugle aux souffrances infligées par les crimes du régime hitlérien pour autant que les exactions servent ses buts. Il fait partie de cette cohorte de nazis opportunistes et criminels de guerre mineurs qui n’ont été sauvés que par la fonction qu’ils occupaient.

Aujourd’hui, le transfert technologique du III. Reich vers l’Amérique étant largement accompli, il serait probablement jugé bien plus sévèrement qu’au moment de ses gloires lunaires. Rappelons qu’en 1984 l’un de ses collaborateurs depuis Peenemünde, Arthur Rudolf, a été formellement identifié comme le maître d’œuvre de l’usine de Dora. Il est alors démis de sa nationalité américaine. Il avait vécu jusque-là une carrière fructueuse et paisible au service de la NASA. L’un des enquêteurs américains qui travaillent alors sur cette affaire de crime de guerre a déclaré « nous avons de la chance que von Braun ne soit pas en vie… » […]

 

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